Samuel Szoniecky

Conclusion

Il y a plus de trois ans, j’ai rencontré John Cage pour la première fois. Je travaillais alors pour un mémoire sur Jasper Johns. Mes recherches pour connaître le contexte historique dans lequel évolué cet artiste, convergeaient vers une référence : “John Cage fut son principal, sinon seul, confident, et il est amusant de constater que la plupart des citations qui émaillent les études sur Johns sont extraites de ce texte du grand compositeur, publié dans le catalogue de l’exposition au Jewish Museum en 1964.”1. Mon intérêt, d’abord scientifique, se transforma vite en simple curiosité vis à vis de cet homme “qui a été l’élève de Schoenberg, qui est un penseur, un philosophe, un expérimentateur avant d’être un compositeur, qui ouvre des horizons insoupçonnés. Tout est possible. Il faut partir à la découverte du monde. Les plus grandes richesses se cachent parfois dans les objets les plus humbles, ceux que l’on ne regarde pas parce qu’on les a trop vus.”2.
Pratiquement un an plus tard, j’étais plongé dans le futurisme et les problèmes de synesthésie. J’examinais les manifestes futuristes consacrés à la musique en étudiant leurs rapports avec la peinture. Là encore, je rencontrais Cage. Dans la réédition de L’art des Bruits de Luigi Russolo, Maurice Lemaître s’indigne “en un temps où les néorussoliens à la John Cage ventripotent avec impudence.”3. Il n’est pas le seul à souligner l’influence des futuristes sur l’évolution de la musique contemporaine. Lorsqu’on lit un conte futuriste qui parle d’un compositeur qui après avoir utilisé toute les possibilités de l’art des bruits invente un nouveau style musical basé sur le silence4, la référence à John Cage s’impose d’elle-même.
Certains disent : “le hasard fait bien les choses”. Aujourd’hui je consacre mon DEA à l’influence de John Cage. Je pense ensuite étudier plus particulièrement ses gravures. Est-ce le hasard qui m’a poussé à choisir un sujet de maîtrise sur la gravure ? Peut-on parler de l’influence du hasard ? Est-il possible de la diriger ? N’est-ce pas plutôt lui qui nous dirige ? Si oui, nous enseigne-t-il quelque chose ? La liberté ? Le hasard répondait aux questions que John Cage posaient. Que lui disait-t-il ? “Mordre au travers : les dents de la foudre illuminent la majesté du tonnerre. En accordant leur châtiment aux crimes, les anciens rois affermissaient leurs lois.”5.
Dans quelles mesures peut-on faire intervenir le hasard dans la production de savoir ? Voilà il me semble le problème que pose la pratique enseignante de John Cage. A l’heure où l’informatique occupe de plus en plus de place dans notre société cette question est fondamentale. Cage a essayé le plus possible de ne pas faire intervenir ces propres choix pour produit de la musique, des gravures, des textes, du savoir. Dans ce but il a utilisé des processus de hasard. Les ordinateurs peuvent produire de l’aléatoire, du hasard. Ne sont-il pas capable de produire de l’art, du savoir, un enseignement ? Les compositions de Cage peuvent-elles servir de modèles pour des programmes informatiques de création artistique, d’enseignement ? Je crois que la possibilité de choisir est un des caractères qui différencie l’homme de la machine. En utilisant le hasard, une machine ne peut-elle pas choisir à la place de l’homme ?
L’étude de Cage passe, il me semble, par l’analyse des différentes formes de son discours et l’influence que ces formes ont entraîné. L’information est assimilable à la transmission d’un signal. Le signal est conditionné par la forme qu’il prend et ce pour toutes formes de discours. Le signal musical a ceci de particulier : la forme qui conserve ce signal, le disque par exemple, possède un signal visuel indépendant de la perception du son. Ainsi se crée une indépendance de la forme par rapport au contenu.6, Cette distance entre la forme et le contenu crée un vide. “La nature a peur du vide”, l’homme aussi et l’un de ses jeux favoris (comme pour la nature) est de remplir le vide qu’il crée. Pour combler le vide entre la forme du discours et le discours, il suffit de les relier. Ce qui est impossible car comment relier du vide à du vide ? La solution est de faire intervenir une troisième forme qui sera un point d’ancrage pour le signal des deux autres formes7. Une fois la relation créée chaque forme est liée à l’autre et la transformation d’une des formes entraîne la modification des autres.8 L’étude de l’influence dans ce mémoire relève de cette problématique.
Le jeu ne s’arrête pas là. On peut ensuite orienter le signal d’une ou de plusieurs des formes. Le choix des formes devient alors la préoccupation essentielle. Le jeu rentre alors dans un labyrinthe métaphysique où chaque pas modifie l’implantation des murs. Pour sortir du labyrinthe la recherche de la vérité n’est pas le moyen le moins dangereux ; d’autres se sont essayés et y ont brûlé leurs plumes. Le mythe nous enseigne que le moyen le plus sûr reste le fil qu’on déroule pour ensuite le remonter. La condition étant de bien vouloir épouser Ariane9. Une relecture de ce mythe, en investissant les symboles d’images liées à la recherche historique, permet de donner une forme à notre problématique : le labyrinthe est l’information historique, Thésée le chercheur, le fil la chronologie... Qu’est Ariane ?
Une réflexion sur l’œuvre de Cage, plus particulièrement sur ses gravures et sa production graphique, offre un contrepoint à son discours théorique. Elle permet de le critiquer et dans définir les limites. Sa production graphique révèle un aspect du travail de cet artiste qui n’est pas encore bien étudié. Elle amène à s’interroger sur la possibilité de l’œuvre d’art d’être le média d’un discours sur l’art et plus généralement d’un discours philosophique à but humaniste. Les méthodes d’enseignements de Cage doivent être critiquées attentivement. Les perspectives qu’offrent les nouveaux outils de communication laissent envisager de nouveaux problèmes d’enseignements : élimination du professeur, bouleversements des méthodes de recherche et d’écriture, abandon de l’histoire linéaire... Pour Lyotard, de telles perspectives “sonnent le glas de l’ère du Professeur : il n’est pas plus compétent que les réseaux de mémoires pour transmettre le savoir établi, et il n’est pas plus compétent que les équipes interdisciplinaires pour imaginer de nouveaux coups ou de nouveaux jeux” (Lyotard, 1979, p. 88). On a vu que les musiciens ayant travaillés sur les Etudes de Cage avaient besoin de sa présence, de son contact pour mener à bien leur travail. L’étudiant peut-il se passer de professeur, de maître à penser, de guide ?
Il convient de repenser le texte de Benjamin L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, en l’actualisant de toutes les avances technologiques produites dans la diffusion de l’information. En tant que professeur, Cage a expérimenté une forme d’enseignement qui dérive de ces nouveaux outils. Ses recherches sont utiles pour comprendre cette nouvelle forme de communication et critiquer la manière dont elle influence l’élaboration du discours. John Cage a longuement réfléchi sur ces problèmes. Ils proposent des solutions permettant de les résoudre. Le travail de l’historien et dans ce cas précis de l’historien d’art n’est-il pas de présenter ces réponses, les méthodes y conduisant et de les critiquer ?

1 Pour la citation : Georges Boudaille, Jasper Johns, Paris, 1989, p. 9. Pour l’article de Cage : John Cage, “Jasper Johns : Stories and Ideas”, dans Jasper Johns, catalogue exposition, The Jewish Museum, New York, 1964.
2 Idid. p. 10.
3 Luigi Russolo, L’art des Bruits, Manifeste futuriste 1913, introduction de Maurice Lemaître, Paris, 1954, p. 12.
4 Henri Falk, “La musique d’après-demain”, dans Journal, 15 juin 1913.
5 Citation obtenues par un tirage au sort du I Ching. Che Ho est le vingt-et-unième hexagramme du I Ching. Il a pour symbole en haut le soleil, en bas le tonnerre. Sam Reifler, Yi King, pratiques et interprétations, Paris, 1982, p. 105.
6 Certains parlerons de philogénèse et d’ontogénèse.
7 Nous retrouvons la métaphysique chrétienne dans cette image de trinité, que nous pouvons aussi rapproche du schéma trinitère de la sémiosis selon la définition de Peice “la sémiosis est « une action ou influence qui est, ou implique, une coopération de trois sujet, le signe, son objet et son interprétant, telle que cette influence tri-relative ne puisse en aucune façon se résoudre en actions entre couples” cité par Eco 1990, p. 238.
8 Laissons réssonner les paroles d’Echo “Il est donc vrai que les hommes et les mots s’éduquent réciproquement : tout accroissement de l’information humaine implique, et est impliqué par, un accroissement correspondant de l’information verbale...” Eco 1990, p. 267.
9 Avant de donner la solution pour sortir du labyrinthe, Ariane dit à Thésée qu’elle assurerait sa fuite à la condition qu’il lui promette de l’emmener avec lui à Athènes pour l’épouser.